Monsieur Bernard POIRINE, professeur d’économie à l’Université de Polynésie française, a été interviewé par la rédaction de la revue « Tahiti Business », dans son numéro de juillet 2006.

Si nous partageons l’essentiel de son argumentation sur la caractérisation de notre système économique, ainsi que le montrent nos nombreux billets passés sur ce sujet, notamment en ce qui concerne le poids décisif du moteur principal que constituent actuellement les transferts publics de l’Etat, nous ne reprenons pas à notre compte la tonalité globale de son propos tel que résumé par les journalistes : « l’économie polynésienne est insubmersible ( quoique l’on fasse) ».

En effet, à écouter notre professeur émérite, nos gouvernants n’auraient, selon lui, aucune marge de manœuvre en matière de politique économique. Pire,en schématisant un peu les propos de notre professeur, il ne faut pas qu’ils agissent, car, lorsqu’ils agissent, ils font des « bêtises »….Tout interventionnisme des pouvoirs publics serait contre-productif et donc inutile.C’est ainsi qu’il en déduit que l’économie polynésienne est insubmersible, quelles que soient les décisions économiques internes, et qu’il vaut mieux « laisser faire ».

C’est là un raisonnement « mécaniciste » qui ne reflète pas totalement notre réalité économique. Dire que notre « superstructure politique » ne doit pas interférer sur l’infrastructure économique, pour reprendre une terminologie marxiste, c’est cautionner la passivité, voire l’irresponsabilité des acteurs politiques et économiques dans le pilotage de notre avenir économique. C’est décourager à l’avance toute initiative de nos entrepreneurs dans de multiples activités viables, y compris pour l’exportation, alors que ces derniers ont obtenu et obtiennent des résultats, malgré le contexte fiscal et social défavorable rappelé avec raison par Monsieur POIRINE.Faut-il rappeler que des milliers de familles vivent de la perle, de la nacre, du noni, de la vanille, du coprah, du tiare, du tamanu… dans nos archipels ? Peut-on considérer les revenus créés par ces activités comme négligeables ?

Il est donc bon de rappeler, en premier lieu, que si le volume des transferts publics, d’un montant approximatif de 150 milliards de F CFP, est le moteur principal qui engendre des effets directs et indirects très importants dans le reste de l’économie, il n’en demeure pas moins que nos ressources propres représentent un montant de l’ordre de 80 milliards de F CFP par an : exportation de services touristiques, dépenses des retraités métropolitains, exportations de perles, exportation de services de transport aérien ( grâce à la création de la compagnie Air Tahiti Nui) et exportations d’autres biens et services ( noni, poissons, bijouterie, vanille, monoï, coprah, nacre, poissons d’aquarium, bière, tamanu….). Ces ressources propres, hors le tourisme, sont quasi-considérées par Monsieur POIRINE comme quantité négligeable.

Non seulement ce n’est pas le cas, mais, en outre,en second lieu, on ne peut pas contester le fait que ces ressources propres se sont nettement accrues depuis la mise en œuvre d’une politique plus volontariste de nos gouvernants qui a particulièrement porté ses fruits à partir de l’année 1996. Le bilan du Pacte de progrès, réalisé par Monsieur Christian VERNAUDON, le démontre clairement.Pour résumer, ces ressources propres ne sont pas apparues d’un coup de baguette magique, mais bien par l’effort de nos entrepreneurs accompagnés activement par nos décideurs locaux qui se sont succédés au pouvoir depuis une quarantaine d’années.

Aussi, je ne peux que refuser l’assertion selon laquelle il serait inutile pour nos gouvernants d’élaborer et de mettre en œuvre une stratégie de développement économique visant à réduire notre dépendance vis-à-vis des transferts financiers de l’Etat. Au contraire, cette stratégie a déjà été mise en œuvre avec un certain succès : d’un taux de moins de 30 % de ressources propres par rapport aux transferts financiers de l’Etat, nous sommes passés à plus de 50 % en une décennie. Ce n’est donc pas un mince résultat.

Il est vrai que, pour diverses raisons, on est en “panne” ces dernières années. Raison de plus pour élaborer une nouvelle stratégie pour la décennie qui vient et de la mettre en œuvre avec constance.

Des marges de manœuvre existent. Non, nous ne sommes pas condamnés à subir avec fatalisme les évolutions économiques et financières du monde qui nous environne ou à dépendre « ad vitam » des transferts financiers de l’Etat.

Oui, nos gouvernants peuvent agir intelligemment sur le plan économique, notamment en tournant le dos au protectionnisme qui ne viserait qu’à maintenir des rentes de situation à des groupes économiques peu efficaces ou peu productifs. Nous rejoignons, en ce sens, une orientation forte de Monsieur POIRINE.

Je plaide donc plutôt pour un pilotage économique éclairé tel que toutes proportions gardées, l’ile Maurice, Fidji, Singapour ou Dubaï…ont réussi à penser et à mettre en œuvre. Nous n’avons pas de pétrole, mais nous avons, comme les autre peuples, des idées que nos gouvernants se doivent de faire fructifier avec imagination, clairvoyance et constance, car il en va de notre avenir.