Que dire de ces quinze derniers jours en Polynésie française ? Une impression de chaos dans le débat politique, économique et social qui a engendré lui-même un chaos social dans lequel les citoyens polynésiens ont été les victimes et les otages bien malgré eux.

Des institutions politiques qui dysfonctionnent. Des élus politiques qui s’invectivent. Une majorité politique qui n’arrive pas à boucler son budget pour cause de divergences internes. Des élus qui imposent en solo leurs vues pour cause de chantage à la 29è voix à l’Assemblée. Une oligarchie syndicale qui rue dans les brancards, et qui, pour l’une d’entre elles, utilise des moyens illégaux pour forcer le pouvoir à négocier. Madame le haut-commissaire, prise entre deux feux, obligée de jouer un rôle d’arbitre dans un conflit dont les solutions sont à trouver dans le champ de compétences du Pays, et donc, du gouvernement. La représentante de l’Etat qui, paradoxalement, « nettoie » le terrain à un Gouvernement qui n’a cesse de guerroyer face à un « Etat néo colonial » peuplé d’ennemis personnifiés par la « droite chiraquienne revancharde ». Un Etat soit disant prêt à tout pour faire revenir ses alliés locaux au pouvoir face à un gouvernement local ” voulu par le peuple polynésien”, qui n’a rien à se reprocher dans son mode de gouvernance “vertueux” et qui tient, comme chacun sait, ses engagements électoraux…

Un Président du Gouvernement qui laisse délibérément pourrir la situation, refuse la concertation avant toute épreuve de force, refuse de négocier avec des « terroristes » qui dressent des barrages, sous prétexte qu’il ne veut pas négocier « avec six pistolets plantés sur sa tempe ». Un “Président- balladeur” qui part, malgré la “subversion terroriste”, à la réunion annuelle du Forum, à Fidji, pour y dénoncer un « coup d’Etat », réaffirmer son impatience à obtenir l’indépendance face à la puissance coloniale française, demander le soutien de ses « frères » du Pacifique dans sa lutte pour la « décolonisation » de « Tahiti Nui », appellation préférée à celle de “Polynésie française” honnie par celui qui veut être notre Nelson Mandela polynésien.

Un “Président-golfeur” de retour en Polynésie française, qui, tout sourire, se dit satisfait par le ménage “un peu tardif” réalisé par le haut-commissaire en son absence, dit tout le bien du Forum, cette instance de « dialogue » politique incapable de résoudre les antagonismes de plus en plus fréquents entre les deux puissances hégémoniques que sont l’Australie et la Nouvelle-Zélande et les pays insulaires mélanésiens. Une bureaucratie politique régionale qui parle beaucoup de « Plan Pacifique », « d’intégration régionale » sans résultats tangibles sur le terrain. Une bureaucratie dépendante des financements extérieurs, dont ceux de la France et de l’Union Européenne, qui accepte aussi bien les financements de la Chine que ceux de Taiwan, de peur de créer un schisme entre pays insulaires « pro-Chine » et pays insulaires « pro-Taiwan ». Un forum qui disserte sur la « bonne gouvernance », alors que de nombreux pays, tels les Salomon, la Papouasie ou le Vanuatu, s’enfoncent dans l’anarchie et la corruption.

Un Président qui souhaitait « envoyer la troupe » dès le début des blocages, modalité d’action « illégale » selon ses propres dires, et dont il s’était pourtant fait le champion dans une vie antérieure, notamment en 1995 et en 2004. On comprend mieux pourquoi celui-ci souhaite l’indépendance, car ce statut désiré ardemment par lui, aurait au moins un avantage : une armée et une police à sa botte pour dégager le terrain manu militari …

Un Président qui laisse les clés de la maison Polynésie à un « Premier Ministre de fait » qui peine à boucler le budget 2007 et qui voit se dresser devant lui un certain nombre de corporations mécontentes du peu de cas qu’il fait de leurs arguments économiques ou sociaux. Un “vice-président-président des affaires intérieures” pour cause de “vacance” présidentielle, décidé à trouver de l’argent là où il peut, notamment dans les caisses de certains établissements publics, quitte à accentuer une pression fiscale dont plus personne ne veut pour cause de cherté de la vie. Un vice-président peu enclin au dialogue avec sa propre majorité comme avec les « forces vives », oubliant que c’est cette majorité politique ténue qui décide en dernier ressort à l’Assemblée, et qui, de ce fait, ne cesse de repousser l’heure de vérité de présentation de son projet de budget à la classe politique et à l’opinion.

Un Président enfin prêt à recevoir “fraternellement ” ce terroriste de Ronald. Quelle magnanimité, quelle grandeur d’âme ! Ronald verra donc notre Président samedi…ou lundi…ou mardi… Le temps ne compte plus à Tahiti Nui “façon Oscar”. La palabre, le temps qu’il faut et au moment où il faut, à la place de l’action, c’est la “Pacific Way” tellement inefficace dans une région du pacifique insulaire qui s’enfonce dans le sous-développement….

Une classe politique énervée par le désordre ambiant, une majorité brinquebalante où les alliés d’hier sont partis et où les ennemis d’hier sont devenus les amis « intéressés » d’aujourd’hui. Des autonomistes qui agissent, chacun à leur manière, avec les moyens dont ils disposent, mais quelque part, relativement impuissants à sortir d’une situation confuse pour cause de morcellement et de divergence dans la stratégie et tactique politiques “autonomiste” à mener : pétition pour cause de propos présidentiels xénophobes, soutien actif ou passif aux bloqueurs, position d’équilibristes et « d’assis entre deux chaises » des Ni-Ni qui n’en sont pas… Une cacophonie d’où le « peuple autonomiste » sort dubitatif, voire désemparé… Une division qui fait le jeu des indépendantistes bien contents d’avoir le pouvoir tout en étant minoritaire dans le Pays.Tel est l’immense paradoxe de la situation.

Une opinion perturbée, qui ne sait plus à quel saint se vouer, qui observe les crocodiles se battre dans le marigot, qui constate une situation économique et sociale de plus en plus en berne pour cause d’absence de politique économique cohérente et de tiraillements politiques incessants… et qui converge pour se plaindre de la cherté de la vie. Heureusement que les transferts publics métropolitains rendent l’économie polynésienne “insubmersible”, car sans celà où en serions- nous !

Et des citoyens inquiets de ce climat de déliquescence progressive qui se disent : mais où cela va-t-il nous mener ? Et de quoi demain sera fait ? Peuvent- ils espérer une éclaircie dans les semaines à venir ? Peuvent-ils croire à une sortie de cette opposition brutale entre deux conceptions de notre avenir, à cette sorte de guerre civile larvée qui mine notre société depuis les dernières élections et où les modérés ne peuvent plus faire entendre leur voix ? Seule l’Histoire est imprévisible. Suite au prochain épisode…budgétaire.