Du syndicalisme en Polynésie

Par lebop • 25 February 2006

Le syndicalisme polynésien est puissant. Assurément sa voix compte dans le dialogue social que nos décideurs nouent ou devraient nouer pour faire évoluer ou réformer notre société. Mais cette puissance n’est pas sans engendrer certains effets pervers. Car si le syndicalisme est une force sociale sur qui il faut compter, il ne doit pas imposer ses vues au reste de la société.

Contrairement à la France métropolitaine, le syndicalisme polynésien est puissant, aussi bien dans l’administration que dans le secteur privé, à l’exception du secteur primaire et du petit commerce.Cependant, le nombre de centrales syndicales dans notre pays crée une surenchère dans la “pêche aux voix” auprès des “électeurs-salariés”. Cette surenchère s’exerce à travers les “thèmes de revendication” qui sont censés porter auprès des salariés que ces centrales veulent capter : augmentation du SMIG, revendications sectorielles annuelles visant une hausse générale des salaires, revendications d’entreprises portant sur les salaires, primes et avantages divers selon la règle du “toujours plus”. On en arrive d’ailleurs à cette étrangeté paradoxale que les salariés les plus favorisés sont toujours plus favorisés, alors que que les salariés les plus défavorisés se situent dans des activités où les syndicats sont peu ou pas présents. N’y a-t-il pas là détournement de l’esprit même du syndicalisme ?

C’est ainsi que, par cette logique du “toujours plus pour les plus nantis de salariés”, historiquement, les grosses centrales syndicales installées ont toujours vu surgir des “challengers” particulièrement offensifs et dynamiques : la Fédération des syndicats de polynésie s’est vue ainsi doublée par l’USATP-FO, qui elle-même s’est trouvée concurrencée à un moment donné par Atia I Mua, qui elle-même s’est trouvée concurrencée par O Oe To Oe Rima…. La fusion de la Fédération des syndicats et de l’USATP-FO, la CSTP-FO, a permis à cette centrale considérée comme “modérée”, de continuer à dominer le paysage syndical. Pour garder son “leadership”, il a fallu quand même que notre principale centrale défende des thèmes porteurs et le premier d’entre eux reste la hausse de salaires.

D’autres syndicats, beaucoup plus corporatistes occupent le terrain de certains organismes et entreprises considérées comme “stratégiques” : l’EDT, les entreprises d’hydrocarbures, l’OPT, la CPS, l’Aviation civile, la Brasserie de Tahiti…. Dans tous ces organismes et entreprises, le niveau des salaires est largement supérieur à celui de l’Administration, contrairement à l’opinion répandue. Pour conserver ces “fiefs”, les syndicats implantés n’en finissent pas de revendiquer “toujours plus”… quitte à ce que l’intérêt de ces salariés et l’intérêt général de la société ne coïncident plus : niveau de prix de certains produits et services locaux exorbitants, service à la clientèle déficient, direction non respectée….

Si nos syndicats sont réputés être moins “idéologiques” que les syndicats métropolitains, il n’en demeure pas moins qu’ils arrivent à dicter la politique salariale du Pays.Ainsi, très récemment, la question de l’augmentation du SMIG a créé une surenchère contagieuse au niveau politique… et s’est effectivement traduite par un accroissement très conséquent du SMIG sur une courte période de temps : quatre à cinq ans. Au risque que l’économie ne le supporte pas.

De même, la présence de syndicalistes à la tête de certains Ministères influent de manière déterminante sur la politique gouvernementale : la redistribution prime sur la création d’un environnement favorable à la croissance. Le projet Autaeaera’a est symbolique de ce point de vue.

Autre exemple de ce “pouvoir syndical” exorbitant : la Caisse de Prévoyance Sociale, autre organisme stratégique de la protection sociale polynésienne, est devenue une chasse gardée des syndicats.

Lorsque la politique gouvernementale ne leur convient pas, car contraire à leurs intérêts ou à ceux de leurs mandants, l’arme ultime du blocage physique est utilisée. La légitimité générale du politique et des élus est ainsi contrariée par des légitimités partielles et corporatistes qui ont une très forte capacité de mobilisation, ce qui peut nous faire poser des questions sur le fonctionnement même de notre démocratie.Car l’intérêt des syndicats n’est pas l’intérêt général.

En effet, il est important que les autres secteurs de la société soient aussi écoutés. En matière économique, par exemple, la croissance doit primer sur la redistribution sous peine que les syndicats scient la branche sur laquelle il sont assis. De ce fait, les organisations professionnelles et autres organisations sociales doivent aussi avoir “voix au chapitre”.

En conclusion, il est fondamental pour notre avenir économique et donc social que, sous peine de dénaturer nos principes d’organisation sociale,chacun reste à sa place : aux politiques, la gestion de la Cité, aux syndicats, la défense des salariés qui en ont le plus besoin. Et aux citoyens que nous sommes tous le droit de voir l’intérêt général primer sur les intérêts particuliers.

Commentaires

Par Aitoman le 27 February 2006 at 19:30

J’ai été syndicaliste dans le passé, mais j’ai effectivement été écoeuré de voir que les syndicats défendaient toujours ceux qui étaient déjà bien lôtis : OPT,SETIL, Aviation civile, CPS, Assemblée, SOMSTAT, EDT, Gaz de Tahiti, Hydrocarbures, Air Tahiti, Carrefour…. Leurs délégués sont particulièrement imaginatifs pour réclamer toujours plus : primes de panier, indemnités de salissure et autres, 13è mois puis 14è mois, voyages payés à l’extérieur pour les congés…etc….etc….

La solidarité entre salariés est devenue une idée vide de sens : c’est plutôt "chacun pour soi" et à qui va obtenir plus.

Mais ce qu’il faut bien voir, c’est qu’en bout de chaine, c’est toujours le consommateur, l’usager ou le contribuable qui paye pour toutes ces largesses obtenues auprès de directions faibles ou irresponsables. On s’étonne après du coût exorbitant de certains services essentiels.

On ne peut plus continuer comme çà : les rentes de situation de certains salariés détruisent ou empêchent l’emploi dans d’autres secteurs d’activité. Et nous le payons tous au prix d’un chômage élevé et croissant. La justice sociale, c’est aussi à certains salariés de la faire et pas seulement aux patrons.

Je pense que l’on va vers de gros problèmes à l’avenir : on charge la barque des entreprises avec l’augmentation très forte du SMIG depuis deux ans sans se préoccuper de savoir si les entreprises peuvent absorber ce choc qui se traduit par des coûts de production beaucoup plus élevés, puisque l’accroissement de la productivité dans ces entreprises ne suit pas le même rythme.

Cette augmentation brutale des salaires qui n’est pas basée sur les résultats des entreprises va obligatoirement avoir pour contre-partie un ralentissement des créations d’emplois, voire une stagnation de l’emploi et donc une augmentation du chômage.

La perte de comptétitivité va s’accentuer dans certaines activités stratégiques pour notre développement : hotellerie, tourisme, industrie et artisanat…

L’économie réelle est complexe : nous paierons d’une façon ou d’une autre ces décisions unilatérales d’augmentation des salaires. Celà part peut être d’un bon sentiment, mais le résultat sera contraire à l’effet recherché. Nous le constaterons dans les prochains mois.

Par Hinarii le 27 February 2006 at 19:56

C’est vrai que depuis de trop nombreuses années, les syndicats obtiennent toujours plus pour leurs adhérents, à tels point que ces adhérents pensent que l’on peut toujours obtenir plus des entreprises quelle que soit la situation économique de ces dernières.

Les entreprises, face à cette pression "lâchent du lest" pour ne pas entrer dans des conflits sociaux pénalisants pour leur activité. Et celles qui le peuvent, notamment celles qui vivent dans ce qu’on appelle "le secteur abrité de l’économie" ( OPT, EDT, Gaz, manutention portuaire, SETIL, Air Tahiti, commerce, services tels que la réparation automobile….) se rattrapent en augmentant leur prix…. au détriment des consommateurs.

Et on déclenche une spirale sans fin : hausse des salaires -hausse des prix -hausse des salaires… Dans ces secteurs, souvent, la concurrence interne ou extérieure est très faible ou n’existe pas. Il peut même y avoir collusion entre les dirigeants de ces entreprises et les syndicats puisque ces entreprises ou organismes vivent protégés de la concurrence…et peuvent donc s’arranger sur le dos des consommateurs.

Et après, on s’étonne que nos prix sont déconnectés des prix pratiqués ailleurs dans le monde pour ces mêmes activités : prix de touchée des avions sur l’aéroport parmi les plus élévés au monde, tarifs de réparation automobile très élevés, prix du billet d’avion vers les îles toujours élevé, prix de l’ADSL exorbitant, prix de la communication téléphonique qui atteint toujours des sommets…etc…etc…

Il faut, à mon avis, une prise de conscience générale. Gouvernement et Syndicats doivent absolument s’accorder sur un pacte social qui place la compétitivité du Pays en premier et la hausse des salaires comme une récompense des efforts faits dans le domaine de la compétitivité et des résultats obtenus à l’issue de ces efforts.

Si cette orientation n’est pas prise, on va droit dans le mur.

Les centrales syndicales, ici comme ailleurs, recherchent toujours du "grain à moudre", surtout dans un contexte de concurrence syndicale. A partir de là, tout est bon pour attirer les adhérents y compris les revendications les plus irréalistes.

C’est mauvais pour le pays, car nos dirigeants ou les chefs d’entreprises sont soumis à une pression continuelle et sont obligés de céder à certaines revendications, même si le Pays ou nos entreprises ne peuvent pas se le permettre.

En fait, il faudrait suivre l’exemple des pays scandinaves comme la Suède : il y a une seule centrale syndicale très puissante et très responsable, puisqu’elle n’est pas obligée de faire de la démagogie pour conserver ses troupes ( ses adhérents). Ses responsables maitrisent très bien les mécanismes de l’économie de marché et savent donc ce qu’il est possible et réaliste d’obtenir lors de leurs revendications vis à vis des entreprises ou de l’Etat. Résultat : ces pays sont à la pointe du progrès social grâce à un dialogue social responsable et l’économie se porte bien.

Ils ont compris une idée simple : ne pas freiner le développement économique, car les vraies avancées sociales, celles qui sont durables, ne peuvent s’obtenir que s’il y a croissance économique.

Un exemple à méditer !

La culture revendicative à tout bout de champ, même quand les choses ne vont pas bien, est une plaie dans ce pays. Je n’appelle pas ça un "dialogue social".

Les choses sont toujours à sens unique : les syndicats estiment que c’est toujours aux patrons de "lâcher" du lest ou d’accepter les revendications. Ce n’est jamais "donnant- donnant" ou un jeu "gagnant-gagnant".

Tant qu’il y aura cette culture de contestation et non pas une culture de la "négociation constructive", j’ai bien peur que la Polynésie va bientôt vivre au dessus de ses moyens, c’est à dire un niveau de développement social largement supérieur à ses possibilités économiques. C’est peut être même déjà le cas, mais on ne nous le dit pas.

Exemples parmi d’autres :

- est-ce que notre protection sociale généreuse pourra être maintenue longtemps à ce niveau ?

- est-ce que notre système de retraite très correct pourra être pérennisé sur le long terme ? Est-ce que la retraite à 60 ans pourra être maintenue ?

-est ce que la réforme "autaeaeraa" permettra de stabiliser durablement les taux de cotisations sociales patronales et salariales ?

Toutes ces questions devraient être d’ailleurs débattues en toute transparence et non être le monopole des administrateurs-syndicalistes de la CPS.

L’argent de la CPS, c’est l’argent des salariés. Nous avons donc le droit de savoir et de discuter des orientations prises par ces administrateurs. Pour l’instant, ce n’est pas le cas.

 

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